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L’industrialisation des biens culturels et la naissance du public

Fondements historiques

Préindustrialisation et développement de l'édition

Du manuscrit
à l'imprimerie

Depuis les débuts de l’écriture, les «ouvrages» manuscrits constituaient des oeuvres rares et précieuses, coûteuses.

Les techniques mécanisées d’impression développées en Europe au milieu du XVe siècle ont considérablement accéléré la reproduction de livres qui devaient être, jusqu’alors, entièrement réalisés à la main.

L’amélioration des techniques d’imprimerie a peu à peu contribué à l’apparition de nouvelles formes d’écriture à travers la «presse» écrite, à partir des XVIe et XVIIe siècles.

Le développement de la presse écrite se nourrit de différents facteurs :

 

  • le développement des échanges économiques à l’échelle nationale et internationale
  • l’avènement de la bourgeoisie et de nouvelles pratiques sociales
  • la création des postes modernes, réseau de communication essentiel pour la circulation des idées
  • les premières luttes pour la liberté d’expression
Jamais, surtout, autant que durant la première partie du XVIe siècle […], l’industrie du livre fut autant en fait une grande industrie, dominée par de puissants capitalistes ; âge d’or de l’imprimerie où le commerce du livre fait figure de grand commerce international […]
Febvre et Martin (1954)
L’édition, qui fut l’une des toutes premières formes d’entreprise capitaliste, participa à la quête incessante de marchés du capitalisme. Les premiers imprimeurs établirent des succursales à travers l’Europe entière […] Et puisque les années 1500-1550 furent une période d’exceptionnelle prospérité en Europe, l’édition fut partie prenante de cet essor général.

Benedict Anderson (1983)

La naissance de la presse libre

La « presse » est d’abord principalement militante et réservée à une élite.

On y distingue peu les propriétaires, les travailleurs et le lectorat.

Les imprimés accordent une place centrale au commentaire, font l’objet de nombreux procès et ne cherchent pas à faire de profits. Ils cherchent surtout à faire circuler des idées.

C’est une presse vivante dans les périodes « chaudes » de l’histoire.

À partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, au Québec comme ailleurs en occident, la presse écrite est florissante. Les journaux quotidiens comme les revues périodiques spécialisées se multiplient, et les tirages augmentent.

Les journaux sont la propriété d’hommes souvent impliqués en politique, et alors très partisans, ou alors édités par les communautés religieuses.

La naissance du public

L'idée de l'Espace public apparaît dans l’Europe moderne et s'incarne dans les espaces publics bourgeois dans lesquels se développent le contrepoids des pouvoirs totalitaires.

Cafés, salons et autres lieux publics réservés aux élites, ces espaces permettent de médiatiser les débats et les idées qui opposent les différents groupes de la société et l’État
Kant affirme que : «Chez l'homme (en tant que seule créature raisonnable sur terre) les dispositions naturelles qui visent à l'usage de sa raison ne devaient être développées complètement que dans l'espèce, mais non dans l'individu».

C'est pourquoi, afin d'atteindre le «dessein suprême de la nature », à savoir établir une «constitution civile parfaitement juste», l'homme doit être libre de raisonner publiquement avec ses semblables.

En effet, l'individu «ne peut s'arracher tout seul à la minorité [...]. En revanche, la possibilité qu'un public s'éclaire de lui-même est plus réelle; cela est même à peu près inévitable pourvu qu'on lui en laisse la liberté».
L’espace public siècle n’est toutefois pas limité à l’élite bourgeoise cultivée : il est aussi composé des masses populaires.
«L'intérieur d'un café» et «Scène de Cabaret»
Louis-Léopold Boily (autour de 1800)
Les choses sont faites de telle sorte en littérature que, durant des siècles, une poignée de lettrés faisait face à des milliers de lecteurs. Vers la fin du siècle précédent [19e] un changement survint. Avec le développement exponentiel de la presse, qui mit à disposition du lectorat toujours plus d’organes nouveaux politiques, religieux, scientifiques, professionnels ou locaux, une partie sans cesse croissante des lecteurs fut précipitée – d’abord occasionnellement – dans la catégorie de ceux qui écrivent. Cela commença quand la presse quotidienne ouvrit ses colonnes au “courrier des lecteurs”
Entre un État qui serait un instrument de domination au service des classes dominantes et un État qui défend les intérêts collectifs définis après un débat démocratique, il y a des points de vue irréconciliables.

Et cette opposition se retrouve dans la contribution des médias à la construction d’un espace public. Habermas considère que la presse écrite, en tout cas du milieu du XVIIIe siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale, a été décisive en ce qu’elle a permis cette publicité des idées, garante d’un modèle délibératif et raisonné. La presse d’opinion est au cœur de cet espace public.
Concepts

L'espace public

La conception la plus courante, développée par Habermas, propose qu'un espace public est un ensemble de personnes privées, rassemblées pour discuter des questions d’intérêt commun

L'espace public suppose le caractère public des débats et fonctionne par la publicité, soit la mise en visibilité des idées

C'est dans cet espace, ou cette sphère, que se forme l'opinion publique

Caractéristiques de l'espace public

À l'image de la société, l'espace public n'est pas un espace neutre et égalitaire
L'espace public n'est pas librement accessible à tous·tes, en raison de la violence symbolique, des contraintes d'accès, des divisions sociales
Le débat n'est jamais totalement rationnel : il est influencé par les capacités et les affects
Les idées qui circulent dans la sphère publique doivent convaincre par la raison, mais mobilisent aussi les convictions profondes et les émotions
Le concensus est pratiquement impossible à atteindre
Les frontières entre espace privé et espace public sont perméables. Ce qui relève de l'intérêt public dépend d'un accord entre les délibérateurs
Le public est toujours issu d'une médiation institutionnelle (famille, entreprises, associations), ou communicationnelle (médias, relations publiques, sondages)
Il n'existe pas qu'un seul espace public, mais plusieurs espaces publics oppositionnels

Industrie de la presse et capitalisme

Tout au long du XIXe siècle, la presse participe au déploiement du capitalisme industriel à deux niveaux :

  • comme témoin, en faisant circuler les idées et les information favorisant les échanges et le développement industriel
  • comme acteur, en soutenant le développement des différentes industries et la diffusion des produits de consommation par la publicité

La nécessité de soutenir la mise en valeur du capital (recherche de profit) encourage l’augmentation progressive de la productivité et accentue le processus d’industrialisation de la presse en favorisant notamment :

  • la division des tâches
  • la professionnalisation du journalisme
  • la spécialisation des contenus et des publications
  • la séparation entre les faits et les commentaires
  • la croissance du divertissement dans les pages de journaux

Processus d'industrialisation de la presse

Les entreprises de presse contrôlent généralement l'ensemble de la chaîne de valeur :

Journalistes

Typographie

Impression

Distribution

Vente

Le financement repose principalement sur :

Les abonnements

Les ventes directes

Les ventes publicitaires

Les annonces classées et avis publics

Le modèle économique alors adopté par les médias écrits devient la norme pratiquement jusqu’à la fin du siècle

La presse connaît son premier âge d’or au début du XXe siècle en se faisant plus accessible
et plus diversifiée que jamais auparavant

La presse écrite demeure un secteur relativement stable jusqu'à la fin du siècle, surtout marqué par d’importantes revendications et conflits professionnels, témoignage des importants profits engrangés par les «magnats de la presse»

La vigueur du secteur permet une développement rapide de nouveaux formats, genres et approches journalistiques

La presse au Québec

Essor de la
presse écrite
au Québec

Les premières presses à imprimer arrivent à Québec de l’atelier de Benjamin Franklin à Philadelphie en 1764, un an après la signature du Traité de Paris, et publient les premières gazettes à Québec et Montréal, des documents financés par de la publicité, les avis publics des gouvernements, et les partis politiques qui teintent fortement l’orientation éditoriale des journaux

Les grands journaux francophones au Québec

Au début du XXe siècle la compétition est très forte : on publie des centaines de gazettes, de journaux et de bulletins de tous genres sur l’ensemble du territoire.

Tout au long du XXe siècle, la presse écrite ne change que très peu son modèle et ses pratiques. Au gré de l’alphabétisation des populations, de nouveaux types de publications apparaissent afin de rejoindre de nouveaux publics et les techniques améliorées d’impression permettent de varier la mise en page (ajout de la couleur, modification des formats, encarts et éditions spéciales), mais la presse demeure une industrie plutôt stable et prospère. 

Les pionniers

The Quebec Gazette/La Gazette de Québec

Fondé en 1764 et publié en anglais et en français,The Quebec Gazette/La Gazette de Québec est le premier journal publié en Amérique du Nord.

Originellement, il publie des nouvelles venues d'Europe ou des États-Unis et de la publicité, puis des avis gouvernementaux. Le journal change plusieurs fois de mains et de nom à partir de 1875. En 1934, il adopte le nom qu'il porte toujours et devient le Quebec Chronicle Telegraph.

La Gazette de Montréal

Fondée par Fleury Mesplet en 1778, et publié très brièvement, la Gazette littéraire de Montréal est le premier périodique francophone du Québec. La revue est interdite en 1779, ses éditeurs étant arrêtés et accusés de «sédition».

Libéré en 1782, Mesplet relance le journal sous le nom de La Gazette de Montréal/The Montreal Gazette. Le journal devient unilingue anglais en 1822.

The Quebec Mercury

Premier journal éditorial publié en anglais, il défend les idées de la bourgeoisie anglophone conservatrice de Québec par des éditoriaux hostiles aux Canadiens français. Le journal ferme en 1903.

Le Canadien


Né en riposte au Mercury afin de défendre les idées des Canadiens français, Le Canadien est l'un des journaux les plus influents du 19e siècle dans le Canada francophone.

Quelques années après sa fondation, en 1810 ses propriétaires et son imprimeur, ainsi qu'une vingtaine de collaborateurs sont arrêtés par les autorités britanniques pour traitrise.

Les grands quotidiens francophones

La Presse

La Presse a été fondée à Montréal en 1884. C'est l’un des plus vieux journaux francophones toujours en activité en Amérique. Il s’inspire des pratiques en usage dans les grands journaux américains en mettant l’accent sur les faits divers, en grossissant les titres et en introduisant des images.

Le Devoir

Le Devoir est publié pour la première fois en 1910 à Montréal. Il est fondé par Henri Bourassa, ancien député fédéral qui deviendra un farouche opposant de son ancien gouvernement.

Le Soleil

Le Soleil, fondé à Québec en 1896 par des membres du Parti libéral, dont Wilfild Laurier, premier ministre du Canada de 1896 à 1911, et Lomer Gouin, premier ministre du Québec de 1905 à 1920.

Les tabloïds

Le Petit journal

Le Petit Journal, lancé en 1926, est le premier tabloïd québécois. Publié dans un format plus compact et abondamment illustré, il adopte un style sensationnaliste. Il cesse d'être publié en 1978.

Montréal Matin

Publié de 1930 à 1978, Montréal-Matin est un quotidien local très populaire durant les années 1950 et sert de financement à l'Union nationale, dont les chefs se transmettent la propriété jusqu'en 1972. Au cœur de la concurrence entre La Presse et Le Journal de Montréal durant les années 1970, le journal ferme en 1978.

Allô Police!

Hebdomadaire publié de 1953 à 2003, le journal couvre les affaires judiciaires et les faits divers avec un style très coloré.

Années 1960-70 : concentration et diversification

Le Journal de Montréal

En 1963, Pierre Péladeau devient un joueur incontournable de l’information en lançant Le Journal de Montréal, à mi-chemin entre le tabloïd et le quotidien d’information.

Ayant commencé comme camelot, il devient éditeur en achetant un hebdomadaire de Rosemont, puis il lance plusieurs petits journaux qu'il imprime dans sa propre imprimerie. Il regroupe ses entreprises en 1965 au sien de Québecor.

En 1964, il profite d'une grève au journal La Presse pour recruter des journalistes dans son nouveau tabloïd qui mise surtout sur le sport, le sang, le sexe et le spectacle. En 1967, il fonde Le Journal de Québec.

La Presse

La Presse est l'un des journaux francophones aux plus forts tirages durant la première moitié du 20e siècle. Se disant indépendant au point de vue politique, il est plutôt de tendance conservatrice durant cette époque.

En 1955, Paul Desmarais, président de Power Corporation, une entreprise à portefeuille qui compte notamment des intérêts dans les domaines de l’énergie (pétrole) et dans l’impression commerciale, acquiert le journal qui devient alors libéral.

Les deux hommes se partageront le principal marché de la presse écrite au Québec jusqu’au début des années 2000

Années 1980-90 : un secteur en croissance et en mutation...

La vitalité économique de la presse écrite favorise, tout au long des années 1980-90, l’essor de nouvelles publications et de nombreux hebdomadaires ou mensuels. En 1998, le Québec compte plus de 200 hebdos tirés à 5 millions d’exemplaires par semaine, pour près de 250 millions de chiffre d’affaires annuel pour cette branche. La quasi totalité de ces hebdos sont distribués gratuitement.
Des commerces spécialisés voient le jour (maisons de la presse) et si la tâche des éditeurs est primordiale, la distribution est la clé du succès.
Au début des années 2000, la gratuité gagne les journaux publiés quotidiennement, tandis que le web rend l’information plus accessible que jamais, entre autres en permettant d’accéder aux contenus des grands médias étrangers. Les entreprises de presse se confrontent sur le terrain de la publicité et de la distribution.

Un marché diversifié

Il y a différents types de journaux qu'on peut définir selon leur :

  • diffusion (nationale, intermédiaire ou locale)
  • format (grand format, tabloïd)
  • périodicité (quotidien, mensuel, hebdomadaire)
  • type de propriété (conglomérats, indépendants, communautaires, etc.).

Voir

Fondé en 1986, L’hebdomadaire Voir était distribué gratuitement dans de nombreux lieux publics (commerces, restaurants, universités, etc.) de Montréal. Vendu en 2015 au Groupe XPND Capital, il devient alors un magazine bimensuel, puis n’est accessible qu’en ligne en 2019 avant de disparaître en 2020.

Métro

Fondé à Stockholm en Suède en 1995, le journal Metro adapte le modèle de la gratuité à la presse quotidienne. Implanté à Montréal en 2001 le média repose sur un vaste réseau d’agences de presse et de partenaires locaux pour l’impression et la production de nouvelles locales. Le Journal Métro a cessé ses activités à Montréal en 2023.
À la fin des années 1990, la forte compétition entre les nombreux imprimés et l’avènement des médias électroniques menacent peu à peu la survie et le développement de la presse. Les grandes entreprises de presse sont de grosses organisations peu agiles craignant le risque. Les principaux titres sont soutenus par les groupes à qui appartiennent les journaux (ex. Québecor et Power Corp.) La presse indépendante arrive à survivre grâce à l’engagement de son lectorat… c’est le début de «la crise des médias écrits», appelant une réorganisation de fond en comble du modèle d’affaires.
Perspective contemporaine

La crise des médias

La « crise des médias », amorcée au début des années 2000, s’accentue à partir du milieu des années 2010 dans un contexte caractérisé par :

  • La concurrence sans précédent pour l’attention des consommateurs de biens d’information et de biens culturels ;
  • L’accessibilité accrue à une information variée et gratuite – d’une immense disparité en regard de la qualité – au volume presque infini ;
  • Le rôle central qu’occupent les grandes entreprises technologiques étrangères qui médiatisent l’accès au web, aux applications et aux contenus (intermédiaires) ;
  • La diffusion des contenus par le biais de la curation algorithmique des plateformes.
La compétition des quotidiens gratuits concorde avec l’usage croissant d’internet au tournant des années 2000 et cela crée un contexte propice à la «crise des médias» en affectant directement les sources de revenus traditionnelles des médias.

La gratuité réduit l'intérêt pour l'abonnement

La gratuité affecte la vente directe

Le web devient le lieu privilégié de la publicité

Les sites de petites annonces accaparent ces services

Des médias de plus en plus numériques

Depuis le milieu des années 2000, tous les grands quotidiens et les hebdos ont développé des sites et des applications qui permettent d’accéder aux contenus numériques qu’ils produisent.

Certains sont entièrement gratuits (La Presse+) et d’autres proposent un échantillon de contenus gratuits avant de proposer une formule d’abonnement (Le Devoir, Le Soleil, La Tribune, etc.).

Les magazines et différents éditeurs assurent aussi une forte présence sur le web (Ricardo, Protégez-vous, Urbania, L’actualité, etc.). Sans compter les arégateurs de nouvelles des autres médias audiovisuels (Ici Radio-Canada, 98,5FM, TVA Nouvelles, etc.). Différents médias locaux ou de niche publient aussi et souvent exclusivement sur le web.

Finalement, les médias québécois sont en compétitions avec les marques internationales, sans compter que la publicité numérique (hors média) a augmenté de 212% depuis 2012.

Ouverture

Viser la « maturité numérique »

Comme la plupart des grands journaux traditionnels en Europe ou aux États-Unis, les journaux d’ici se sont penchés sur six grands types de solutions depuis une dizaine d’années pour réduire leurs dépenses et diversifier leurs revenus :

  •  des compressions dans les services fonctionnels et dans les salles de nouvelles
  •  le développement de technologies et de logiciels pour les annonceurs
  •  la production événementielle et les produits dérivés (balados, voyages, etc.) pour leurs “membres”, leurs abonnés
  •  la publicité native (contextuelle) ou le contenu de marque
  •  la philanthropie et le sociofinancement
  •  les aides publiques (en dernier recours)

Mieux réformer pour mieux résister​

Le passage à un environnement médiatique toujours plus numérique, mobile et social signifie également que la forme des interventions politiques développées et conçues pour les environnements des médias du 20e siècle auront besoin de réformes pour être effectifs et efficaces dans ceux du 21e siècle, notamment en ce qui concerne

(1) la lutte effective contre les défaillances potentielles du marché dans la production du bien public que permet un journalisme professionnel, indépendant, et de qualité,

(2) la garantie d’un marché des médias efficace et concurrentiel et

(3) l’assurance que les citoyens développent une connaissance des médias et de l’information suffisante pour naviguer efficacement et dans leur propre intérêt dans l’environnement médiatique

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Université du Québec à Montréal