En 1991, Tim Berners Lee annonce la mise en place du World Wide Web, visant à remplacer le réseau Arpanet, développé par des universitaires et utilisé à des fins militaires.
L’idée de relier entre eux différents ordinateurs pour permettre à leurs utilisateurs de communiquer à distance naît au début des années 1960.
Il faut toutefois attendre le début des années 1990 pour que cette idée prenne véritablement son envol.
À l’origine, le réseau est pensé comme un service public. Son développement est soutenu et financé par le gouvernement des États-Unis à travers des programmes de recherche scientifique et militaire.
Poussés par l’impératif du profit, tous ont compris l’opportunité offerte par ce vaste nouveau secteur et la nécessité de brancher les individus et les entreprises sur internet. […] Tandis que les investisseurs étaient à l’affût des retombées potentielles de ce secteur, les entreprises ont adopté un modèle de “la croissance avant les profits”. Même si bon nombre de ces entreprises manquaient de sources de revenus et que certaines ne dégageaient même aucun profit, elles espéraient qu’une croissance fulgurante leur permettrait de mettre la main sur des parts de marché par lesquelles elles domineraient éventuellement ce qui était considéré comme un nouveau secteur incontournable. Selon ce qui finira par devenir un trait caractéristique du secteur numérique et qui subsiste encore aujourd’hui, ces entreprises devaient aspirer à une position monopolistique.
Le marché d’utilisateurs du réseau, encore peu répandu auprès du grand public, a un potentiel immense.
Nouveaux logiciels
Le développement de nouveaux logiciels de navigation facilite l’accès à l’internet.
Haut taux d'épargne
Un très haut taux d’épargne financière à la fin des années 1990 stimule la demande pour les titres boursiers risqués.
Accès au crédit
L’accès au crédit (faibles taux d’intérêts) largement disponible (souplesse des prêteurs), notamment grâce aux investisseurs en capital risque, stimule l’emprunt des entreprises qui s’endettent.
Libéralisation des marchés
L’ouverture à la concurrence du marché des services de télécommunications stimule les investissements des opérateurs et favorise la convergence.
Investissements massifs
Les investissements réalisés dans l’informatique pour adapter les systèmes à l’an 2000 gonflent le rendement des sociétés du secteur de l’informatique.
« Tous ces projets sont marqués par une forte empreinte libérale. Ce sont les entreprises privées qui se voient reconnaître le rôle principal dans l’édification de cette société de l’information avec une intervention minimale des États. L’empreinte libérale se retrouve aussi dans la priorité donnée à la croissance des moyens, sans qu’aient été définis au préalable les buts ou les réformes souhaitables que ces moyens devaient servir. »
Au début des années 2000, la bulle financière qui gonfle autour de toutes ces entreprises connaissent un premier choc : la bulle éclate.
Parmi les facteurs qui permettent d’expliquer la crise :
Même si l’internet gagne de plus en plus d’utilisateurs, le marché ne se développe pas assez vite pour soutenir toutes les entreprises qui démarrent.
Limites de la technologie
La technologie présente toujours plusieurs limites qui restreignent les usages pour des entreprises parfois en avance sur leur temps.
Endettement des entreprises
Les entreprises se sont lourdement endettées pour faire des acquisitions risquées tout en dépensant des fortunes en marketing, en salaires et en avantages divers pour les employés.
Chute de la confiance
La surenchère boursière inquiète les investisseurs qui commencent à vendre leurs actions et font chuter le cours des entreprises, créant un effet boule de neige.
Absence de rentabilité
La rentabilité n’est pas au rendez-vous, les entreprises ne parviennent pas à générer les revenus attendus (gratuité, modes de monétisation inconsistants, manque de confiance des consommateurs).
Les premiers grands acteurs du web chancellent et sont récupérés en partie par les grands groupes, de plus en plus organisés autour des distributeurs. Parallèlement, de nouveaux acteurs, principalement américains, prennent de plus en plus de place dans les chaînes de valorisation des biens symboliques.
La Grande Récession qui s'amorce, en 2008, par l'éclatement de la bulle immobilière et par la crise financière et industrielle qui s'ensuit.
Parmi les nombreuses conséquences de cette crise, le ralentissement des secteurs traditionnels de l'économie, rapidement dépassés par de nouveaux acteurs issus des domaines des technologies de l'information.
« Les conditions favorables communes dont ont bénéficié certains acteurs de l’internet marchand pour grandir au point de constituer un oligopole peuvent être résumées en quatre facteurs tous étroitement liés à l’hégémonie néolibérale et l’évolution globale de l’économie : la théorisation de la convergence technologique, la financiarisation, la dérégulation et la mondialisation de l’économie.»
« Quand il est frappé par une crise, le capitalisme tend à se restructurer. On voit alors émerger de nouvelles technologies, de nouvelles formes d’organisation, de nouveaux types d’emploi ou de nouveaux marchés pour que l’accumulation du capital se poursuive. […] [Après la crise de 2008] Les innovations technologiques ont ainsi connu un regain d’intérêt, que ce soit pour l’automatisation, l’économie du partage, l’«ubérisation» tous azimuts ou encore, depuis 2010, les professions de foi sur l’internet des objets.
Le capitalisme avancé se serait recentré au XXIe siècle sur l’extraction et la mobilisation d’une matière première très particulière : les données.»
« De façon générale, les plateformes désignent des infrastructures numériques qui permettent à deux ou à plusieurs groupes d’interagir. Elles agissent donc comme intermédiaires entre différents usagers : clients, annonceurs, publicitaires, prestataires de services, producteurs, fournisseurs et même des objets physiques.
La plupart du temps, les plateformes proposent une série d’outils qui donnent la possibilité à leurs usagers de créer leurs propres produits, services et marchés. En vertu de leur position d’intermédiaires, les plateformes s’assurent non seulement l’accès à une plus grande quantité de données, mais également le contrôle et la gouvernance des règles du jeu. »
Les plateformes désignent une nouvelle sorte d’entreprise dont l’activité consiste à déployer les infrastructures nécessaires pour agir comme intermédiaire entre différents groupes d’usagers.
Effet de réseau : plus les utilisateurs sont nombreux, plus la plateforme prend de la valeur (d'usage) aux yeux des utilisateurs potentiel
Leur financement repose sur un financement croisé qui utilise ces différents groupes d’usagers.
Le financement croisé (cross subsidisation) consiste à réduire le prix d’un service pour un utilisateur (allant jusqu’à la gratuité) en faisant payer d’autres utilisateurs ou en augmentant les tarifs d’une autre branche de l’entreprise.
Le capital des plateformes, c’est essentiellement la propriété des lignes de logiciel (2 milliards de lignes de codes de Google / 69 millions de lignes de code de Facebook) et des équipements informatiques qui permettent de les exploiter (serveurs, centres de données, téléphones intelligents, etc.).
Ces codes et les systèmes d’exploitation de ces équipements sont principalement construits sur la base de codes sources libres (comme le système de gestion données Hadop utilisé par Facebook).
C’est aux « travailleurs » (clients-producteurs) de constituer et d’apporter le capital nécessaire à la réalisation du travail, et à en supporter les risques associés.
Ces usagers (individus-entreprises) mobilisent un capital préalable (véhicule automobile (uber), appartement (airbnb) équipement de production (youtube), etc.) pour exercer leur activité.
La rémunération par la plateforme se fait généralement par commission (copies individuelles ou services) ou au prorata de l’attention ou des intéractions générées (services, produits de flot), mais il existe un grand nombre de modalités (forfait, à la pièce, au clic, à la réponse client ou hit (human intelligence tasks).
Les plateformes décident généralement seules de cette rémunération, des conditions d’utilisation et des paramètres des interactions. Les usagers n’ont aucune marge de manœuvre. L’évaluation des clients et l’évaluation par le réseau peuvent aussi entrer en ligne de compte dans la rémunération ou l’accès aux données et au réseau.
Le modèle n’est donc pas collaboratif mais repose sur l’asymétrie de pouvoir entre la plateforme et les individus divisés, séparés qui assurent la production.
Les travailleurs n’entretiennent pas un lien hiérarchique, mais marchand avec l’apporteur d’affaires.
La plateforme fonctionne sur une fausse indépendance hiérarchique mais sur une vraie dépendance économique.
La reconnaissance de la subordination – contraire à l’esprit même du capitalisme de plateforme – est un enjeu sous-estimé par les professionnels (qui disposent de peu de pouvoir ou de représentation collective). C'est aussi un enjeu politique.
« Pour le dire simplement, nous devrions considérer les données comme la matière première à extraire, et les activités des usagers comme sa ressource naturelle. Tout comme le pétrole, les données sont une matière première que l’on peut extraire, raffiner et utiliser d’une multitude de manières. Et plus on dispose de données, plus on peut en faire des usages variés. »
« Nous vivons dans un monde où l’attention est sollicitée à tout moment, au point de devenir le nerf de la guerre économique, centrée sur des stratégies de captation et de capture. […] Schématiquement, l’économie de l’attention est apparue dans les années 1920, à partir du moment où on est passé d’une économie où la question principale était celle de produire, à une économie où le premier problème s’est avéré être de vendre. [Ce qui est mis en place à cette époque-là,] ce sont des mécanismes de marketing visant à capter l’attention en manipulant le désir des consommateurs. »
L'économie de l'attention désigne les processus à travers lesquels l'attention humaine est traitée comme une ressource rare et précieuse, faisant l'objet d'une compétition intense de la part des médias, des plateformes numériques et des annonceurs.
Dans un environnement saturé d'informations, capter et retenir l'attention des individus devient l'enjeu central d'un modèle économique où c'est le temps de cerveau disponible — et non plus seulement les biens ou services — qui constitue la véritable marchandise à conquérir et à monétiser.
Le temps d'attention (ou de distraction) que l'on consacre aux contenus médiatiques représente ainsi une "marchandise" produite et échangée, mais constitue également du "temps de travail gratuit" qui permet de produire de la survaleur.
La plateforme est l'espace où se produit ce travail et où l'attention est transformée en marchandise : l'attention y est captée, optimisée et ensuite convertie, soit en revenus publicitaires, soit en abonnements, soit en données exploitables par des modèles prédictifs.
« C’est précisément parce que les industries de la culture et des datas peuvent, aujourd’hui, court-circuiter la conscience, se brancher directement sur des données comportementales, biométriques et environnementales que ces industries de la culture et des datas sont toujours mieux capables de capturer notre attention sans que nous en ayons conscience. Précisément parce qu’elles disqualifient la délibération et la réponse consciente, les données comportementales qui échappent à notre conscience permettent aux industries des données et de la culture de réussir à resserrer le circuit allant de la sollicitation à la réponse. »
La capacité d'un contenu, d'un créateur ou d'une plateforme dépend à attirer et à maintenir l'attention en détermine la valeur. On peut parler de capital attentionnel, une forme de capital qui repose non pas sur la propriété d’un contenu ou d’un réseau de distribution, mais sur la capacité à générer et accumuler de l’attention mesurable : durée de visionnement, taux de complétion, engagement ou viralité.
Chaque visionnage ou chaque interaction produit des données qui sont collectées analysées et intégrées dans des modèles prédictifs. Ces modèles servent ensuite à affiner les recommandations algorithmiques, ce qui pousse l'utilisateur à rester plus longtemps sur la plateforme — et ainsi de suite. Les audiences participent donc, souvent sans en avoir conscience, à la création de valeur économique pour ces plateformes.
Les algorithmes ne se contentent pas d'orienter ce que l'on voit : ils influencent également ce que l'on crée. En favorisant certains formats et en pénalisant ceux qui ne répondent pas à leurs critères de performance ou de monétisation, ils poussent les créateurs à adapter leurs contenus en conséquence. Le résultat est une tendance à la standardisation : les formats courts, accrocheurs et facilement monétisables sont privilégiés, tandis que les contenus plus originaux ou plus exigeants sont relégués à la marge.
Information
Capturés ou invisibilisés par les infomédiaires qui s'immiscent entre le public et les médias d'information, la hiérarchie des sujets journalistiques est déterminée par "la logique du clic", au détriment de l’intérêt public.
Médias
La reconnaissance et la capacité à monétiser sa réputation, hors des plateformes, passe par la taille des communautés de fans (abonnés) et leur niveau d'engagement.
Audiovisuel
Pour naviguer dans l'apparente surabondance de contenus audiovisuels, les recommandations algorithmiques constituent un moyen privilégié pour pousser les contenus vers les audiences.
Musique
Le succès se mesure en nombre d'écoutes, mais la découvrabilité repose sur l'intégration à des listes algorithmiques dont les paramètres sont contrôlés par les plateformes.
L'économie de l'attention ne fonctionne pas comme un marché ouvert à tous, où chaque créateur a les mêmes chances d'être vu et entendu. La réalité est plus complexe.
L'attention ne circule pas librement : elle est orientée par des architectures numériques — algorithmes, interfaces, systèmes de recommandation — qui favorisent certains types de contenus, certaines langues et certains formats narratifs.
Ce ne sont donc pas nécessairement les contenus les plus pertinents ou les plus riches qui émergent, mais ceux qui correspondent aux critères définis par ces systèmes.
La mondialisation et la démocratisation des outils de création ont permis à un nombre croissant de personnes de produire et diffuser des contenus.
Cette abondance n'a fait qu'intensifier la concurrence pour capter une attention humaine qui, elle, reste limitée.
Les règles de la concurrence ne sont pas neutres : elles sont fixées par quelques grandes plateformes transnationales, dont la logique première est l'accumulation de données et de profits.
Ce sont elles qui décident, en grande partie, de ce qui est visible et de ce qui ne l'est pas.
En somme, derrière l'apparente ouverture de l'espace numérique se cachent des rapports de pouvoir bien réels, qui structurent profondément la manière dont l'attention est distribuée à l'échelle mondiale.
« C’est à partir du moment où l’attention est canalisée par les industries culturelles que se pose véritablement la question de la toxicité de sa captation. Le problème vient de ce que, quand on capte l’attention de manière industrielle, on finit par la détruire.
Il y a en effet des conditions d’effectivité de l’attention qui sont celles de la libido. »
L'économie de l'attention ne se limite pas à une question économique : elle transforme en profondeur notre rapport à la culture, au travail créatif et à la vie démocratique.
Sur le plan culturel, cette logique tend à uniformiser les contenus. Les œuvres complexes ou expérimentales, qui demandent du temps et de la concentration, ont du mal à trouver leur place dans un environnement qui valorise avant tout la rapidité et l'efficacité. Ce sont les contenus faciles à consommer qui sont mis en avant, au détriment de la diversité et de la richesse artistique.
Sur le plan social, les créateurs et professionnels de la culture subissent une pression croissante : produire toujours plus, toujours plus vite, et s'adapter en permanence aux exigences des algorithmes. Cette course à la performance finit par transformer l'activité créative en activité purement commerciale, générant stress et épuisement, notamment dans les métiers du numérique.
Sur le plan démocratique, le problème est peut-être le plus préoccupant. Les plateformes favorisent les contenus qui suscitent des réactions fortes — indignation, peur, polémique — car ce sont eux qui retiennent le mieux l'attention. La nuance et l'information de qualité se retrouvent alors marginalisées. L'attention, au lieu de servir le débat public, devient un outil de manipulation.
Qu'est-ce que le capitalisme de surveillance ?
Les plateformes collectent bien plus de données que ce qu'exigerait le simple fonctionnement d'un service. Ces informations — ce que l'on regarde, combien de temps, dans quel ordre — servent à construire des profils comportementaux détaillés, utilisés pour prédire et orienter les actions des utilisateurs à des fins commerciales, souvent sans que ceux-ci en soient pleinement conscients.

Les plateformes numériques disposent d'une capacité réelle à orienter et modeler les comportements de leurs utilisateurs — à des fins de prédiction, de monétisation et de contrôle — sans que ceux-ci en aient nécessairement conscience.
Ce pouvoir ne s'exerce pas par la force ou la persuasion directe, mais par l'architecture même des dispositifs : ce qui est mis en avant, ce qui est rendu désirable, ce qui est rendu invisible. C'est précisément cette discrétion qui le rend difficile à identifier et à contester.
Les utilisateurs n'acceptent pas librement les conditions imposées par les plateformes. La plupart des individus ne comprennent pas pleinement ce à quoi ils s'engagent, et les alternatives sont souvent inexistantes : refuser certaines technologies, c'est risquer une forme d'exclusion sociale ou fonctionnelle.
Dans ces conditions, le consentement n'est pas un choix libre et éclairé — c'est une contrainte déguisée. Ce constat s'applique encore plus fortement aux enfants, dont les parents consentent à leur place, souvent sans mesurer l'étendue des implications.
Contrôle des valeurs d'usage et de la production, de la distribution et de la consommation des ressources
Argent et capitaux
Contrôle des capitaux monétaires et financiers
Capitalisme numérique
Socialisme et Communs numériques
Exploitation
Concentration
Marchandisation (commodification)
Propriété commune
Autogestion
Communs (commonification)
Influence sur les décisions collectives qui définissent les différents aspects de la vie humaine dans certaines communautés et systèmes sociaux.
Influence
Contrôle des institutions sociales et politiques
Complexe de surveillance
Démocratie participative
Contrôle politique
Propagande & Discours haineux
Surveillance
Algorithmisation de la politique
Conflits
Autodétermination
Neutralité de l'information
Approche dialectique du discours
Humanisation
Paix
Définition des valeurs morales et des significations qui forment ce qui est conçu comme important, réputé et digne dans la société.
Réputation
Contrôle des structures qui définissent les valeurs morales et les significations sociales
Société inégalitaire et conflictuelle
Solidarité et dignité
Fragmentation
Accélération
Spectacularisation
Désinformation
Méconnaissance
Équité
Décélération
Critique
Dialectisation des discours
Reconnaissance
La “révolution numérique”, cette mise en réseau et en données que nous sommes en train de vivre avec Internet, nous n’en connaissons ni tous les prolongements ni toutes les conséquences. Comme avant elle la révolution de l’écrit ou celle de l’imprimé (Goody 1978 ; Eisenstein 1991), cette révolution nous transforme beaucoup plus que nous ne pouvons la transformer. C’est une révolution technicienne où l’amélioration des moyens précède très largement les avantages et les inconvénients que cette amélioration peut apporter. On constate aujourd’hui qu’elle a ouvert de nouveaux espaces de liberté, mais cela au prix d’un contrôle accru sur l’individu.