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Partie 3 – Les industries culturelles et créatives

Industries culturelles

On entendra ici par industries culturelles un ensemble de branches, de segments et d’activités industrielles auxiliaires qui produisent et distribuent des marchandises à contenu symbolique, conçues par un travail créatif, organisées par un capital qui se valorise et destinées aux marchés de consommation, et qui joue aussi un rôle de reproduction idéologique et sociale. 

Ramon Zallo (1988)

Les industries culturelles peuvent donc être définies comme l’ensemble en constante évolution des activités de production et d’échanges culturels soumises aux règles de la marchandisation, où les techniques de production industrielle sont plus ou moins développées, mais où le travail s’organise de plus en plus sur le mode capitaliste d’une double séparation entre le producteur et son produit, entre les tâches de création et d’exécution.

Thomas Hart Benton (1937-38) Hollywood

Industrialisation des biens culturels

L’industrialisation réfère au processus
de production, de reproduction et d’échange d’objets et de services
soumis aux règles de la marchandisation et impliquant  :

  • un investissement significatif avec pour objectif de valoriser un capital : réaliser une plus value, des bénéfices, des profits, générer des dividendes
  • l’application de méthodes de production industrielles, plus ou moins mécanisées (technique) et plus ou moins systématisées (management) 
  • la division du travail, caractérisée notamment par la séparation entre le producteur et son produit, entre les tâches de création et d’exécution

Marchandisation des biens culturels

La marchandisation se réfère au processus de transformation des objets et services en marchandises, c’est-à-dire en produits ayant à la fois une valeur d’usage et une valeur d’échange et donc soumis aux lois du marché.

La marchandisation est donc un phénomène beaucoup plus large que l’industrialisation, en même temps qu’elle constitue un à priori nécessaire mais non suffisant ; ce qui implique qu’une activité productive peut être marchandisée sans être industrialisée.

Processus d'industrialisation de la culture et des médias

Les industries culturelles désignent, en somme, un ensemble de processus visant la production de biens symboliques et à leur mise en en circulation à l’échelle locale, nationale ou internationale, à des fins de valorisation économique et symbolique.

Les industries culturelles sont souvent associées aux processus de production des contenus (on parle parfois des industries du contenu) et les industries des communications aux processus de diffusion et de distribution de ces contenus... bien que la frontière entre les deux soit bien souvent difficile à tracer.

Développement
Création

Idées, recherche, conception, écriture, test, rodage, financement
Artistes
Interprètes

Production
Édition

Planification, Fabrication, Réécriture, Répétitions, Représentation, Tournage, Montage, Impression
Agents
Producteur
Éditeur

Distribution
Diffusion

Mise en marché, Publicité, Promotion, Commercialisation, Présentation, Transmission, Pérennisation
Distributeurs
diffuseurs

Consommation
Usages

Écoute (active / passive), Expérience, Interaction, Reprise, Inspiration, Idées
Publics

Typologie des industries culturelles et créatives

Arts

Arts visuels
Arts de la scène
Littérature
création symbolique

valeur artistique

singularité

Institutions culturelles

Musées
Bibliothèques
Archives et Patrimoine
conservation

médiation et accès public

politiques culturelles

Industries culturelles

Presse et Édition
Cinéma
Industrie musicale
Spectacle
Télévision et Radio
Jeu vidéo
reproduction et diffusion massive

modèles industriels et stratégies d'affaires

Industries créatives

Publicité
Marketing et Relations publiques
Design
Mode
Architecture
créativité appliquée

services et

Créativité (numérique)

Expériences immersives &
Interactivité

"Expérientiel"

Nouvelles formes médiatiques
espace public ou digital

modèles, réseaux de distribution et publics en définition

Traits particuliers des industries culturelles et créatives

Les industries culturelles sont à la fois culturelles et marchandes

Elles influencent notre manière d'interagir avec les autres et avec le monde

« Les meilleures contributions aux débats sur l'influence des médias suggèrent la nature complexe, négociée et souvent indirecte du pouvoir des médias, mais une chose est sûre : les médias ont bel et bien une influence. Nous sommes influencés non seulement par des textes informatifs, tels que les journaux, les programmes d'information télévisés, les documentaires et les ouvrages analytiques, mais aussi par les divertissements. Les films, les séries télévisées, les bandes dessinées, la musique, les jeux vidéo, etc. nous fournissent des représentations récurrentes du monde et font ainsi office de reportages. Tout aussi important, ils s'inspirent de notre vie intérieure et privée et de notre personnalité publique, et contribuent à les constituer : nos fantasmes, nos émotions et nos identités »

Elles organisent la production culturelle

« La manière dont les industries culturelles organisent et diffusent la créativité symbolique reflète les inégalités et les injustices extrêmes (en termes de classe, de genre, d'ethnie et autres) qui caractérisent les sociétés capitalistes contemporaines. Il existe de grandes inégalités dans l'accès aux industries culturelles, et celles-ci persistent à l'ère de la numérisation. Ceux qui parviennent à diffuser largement leur travail sont souvent traités de manière indigne, et beaucoup de personnes qui souhaitent créer des textes ont du mal à gagner leur vie. L'échec est bien plus fréquent que le succès. Il existe une forte pression pour produire certains types de textes plutôt que d'autres, et il est difficile de trouver des informations sur l'existence d'organisations et de textes qui tentent de faire les choses différemment. Certains types de textes sont beaucoup plus accessibles que d'autres. »

Elles organisent le travail culturel

« Ce sont là des caractéristiques sombres du paysage des industries culturelles, mais comme la créativité symbolique originale et distinctive est très prisée, les industries culturelles ne peuvent jamais tout à fait la contrôler. Les propriétaires et les dirigeants font des concessions aux créateurs de symboles en leur accordant beaucoup plus d'autonomie (autodétermination) qu'ils n'en accorderaient à des travailleurs de statut équivalent dans d'autres secteurs et à la plupart des travailleurs au cours de l'histoire. Paradoxalement, cette liberté – qui est, en fin de compte, limitée et provisoire – peut alors servir de moyen de contrôle, car elle rend très attractifs les emplois rares et mal rémunérés proposés par les industries culturelles. »

Elles jouent un rôle clé dans la vie économique

« Avant le tournant du siècle, nombreux étaient ceux qui affirmaient que les industries culturelles allaient prendre une importance croissante dans la vie économique. La numérisation croissante de la culture a compliqué ces affirmations, car elle menaçait les modèles économiques des « médias traditionnels », basés sur les droits d'auteur : la facilité de copie et de partage des biens culturels a nui aux revenus de diverses organisations, d'abord surtout dans l'industrie du disque, mais aussi finalement dans des secteurs tels que les livres, les magazines et bientôt d'autres encore. Certains adeptes du numérique ont prédit la mort de ces différentes industries, mais les industries culturelles ont continué à croître régulièrement en tant que secteur économique. Seulement, les nouveaux entrants, en particulier ceux liés au secteur des technologies de l'information (tels qu'Apple, Amazon et Google), ont accaparé une plus grande part des revenus. »

Les industries culturelles bénéficient de rendements d'échelle croissants et d'une reproductibilité quasi-infinie

Les industries culturelles bénéficient des caractéristiques des biens culturels. Alors que les coûts de création initiaux sont élevés, les coûts de reproduction sont très faibles – voire presque nuls. Une fois l’œuvre produite, sa diffusion à grande échelle permet de réduire fortement le coût moyen par unité, ce qui génère des rendements d’échelle croissants. De plus, les œuvres culturelles, en particulier sous forme numérique, peuvent être reproduites et diffusées un nombre quasi illimité de fois sans perte de qualité ni coûts supplémentaires significatifs.

Toutes ces industries sont liées entre elles et sont en compétition pour les mêmes ressources

La variété et la quantité de biens culturels produits par les industries culturelles conduit les industries et les entreprises à compétitionner pour les mêmes ressources :

un bassin limité de revenus disponible pour la consommation d’objets ou d’expériences culturelles

un bassin limité de revenus (privés, publicitaires, public)

un temps limité pour la consommation culturelle

La distribution joue un rôle prédominant

Dans les industries culturelles, la distribution occupe une place centrale, car elle conditionne l’accès des œuvres aux publics. La capacité à diffuser largement un contenu, à le rendre visible et disponible sur différents canaux, influence directement son succès économique et symbolique. Ainsi, la maîtrise des dispositifs de distribution devient souvent plus déterminante que la production elle-même.

Le risque est élevé, le succès est grand, l'échec fréquent

Les industries culturelles sont marquées par une forte incertitude : chaque projet comporte un risque élevé, car le succès n’est jamais garanti à l’avance. Quelques œuvres rencontrent un succès important et concentrent l’essentiel des revenus, tandis qu’une grande proportion de productions échouent à atteindre leur public ou à être rentables.

Cette asymétrie entre succès exceptionnels et échecs fréquents structure l’économie du secteur et se résume par la formule Winners Take All.

Les enjeux stratégiques des industries culturelles concernent :

  1. l'appropriation, c'est-à-dire la forme de celle-ci, le rôle de l’État, la structure des industries, les conditions infrastructurelles de leur développement et l'internationalisation de la production autant que des produits;

  2. l'organisation du travail, c'est-à-dire l'intégration du travail culturel à l'organisation industrielle capitaliste du travail, le statut socio-économique des artistes et des autres travailleurs(euses) culturelles), le marché d'emploi, le niveau et la forme de la rémunération, les conditions de travail, etc;

  3. les caractéristiques des produits culturels marchands et de leur valeur d'usage;

  4. l'accueil que la population réserve aux produits culturels marchands, c'est-à-dire la consommation en tant que telle, la représentation que la population a de ces produits et des pratiques culturelles ainsi que sur les résistances manifestées à leur égard;

  5. l'alternative à la marchandisation de la culture, c'est-à-dire la possibilité d'en produire une et la forme que celle-ci devrait avoir afin de réaliser une véritable rupture avec le procès de marchandisation de la culture et d'éviter le piège de l'idéalisme et de l'auto-marginalisation de la critique.
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