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Programmer des audiences

L'« industrie » canadienne de la télévision

De l'expérimentation privée à la télédiffusion publique

Les premières entreprises de télévision voient le jour en Grande-Bretagne (BBC) et aux États-Unis (CBS) à la fin des années 1920.

Au Canada, au début des années 1930, CKAC et La Presse obtiennent une licence pour une première station de télédiffusion à Montréal, tandis que Ted Rogers Sr. en obtient une à Toronto.

Les émissions sont d'abord de nature expérimentale, sporadiques et limitées à un bassin très restreint de téléspectateurs.

En 1948, l’industrie canadienne de fabrication de téléviseurs est officiellement lancée. 

Le défi qui se pose pour le gouvernement et les industriels est double :

  • favoriser l’adoption de ce nouveau média en encourageant l’achat de postes de télévision
  • développer un réseau capable de rejoindre tous·tes les Canadien·nes

L'auditoire de la télévision s'accroît de 4 000 pour cent cette année-là, progrès qui s'explique par l'augmentation spectaculaire des stations de télévision et par le fait qu'on compte maintenant un million de ménages américains possédant un téléviseur.

Le test dit de "la tête d'Indien" est la première image diffusée publiquement à la télévision au Canada, le 2 juin 1952.
Mise au point par la Radio Corporation of America (RCA), elle sert à calibrer son appareil de télévision.

C’est le 6 septembre 1952 que le rideau s’ouvre à Montréal. Mais déjà, dans les coulisses, on s’affaire depuis 1949. Les décors sont plantés, metteurs en scène, acteurs, machinistes, etc. s’agitent. A l’entrée c’est, toutefois, loin encore d’être foule.

En 1952, c’est le modèle du service public qui s’impose lors de la fondation de la télédiffusion canadienne, à Montréal (CBFT) le 6 septembre, et à Toronto (CBLT) le 8 septembre.

La Société Radio-Canada (SRC) reçoit le mandat du le gouvernement pour mettre en place un réseau de télédiffusion qui rejoindra, par ses infrastructures et ses contenus, le maximum de canadiens.
Pépinot et Capucine (1952-55) SRC
La Soirée du hockey (1952-2004) SRC
Le téléthéâtre (1954-1965) SRC
Pour étendre son réeau, la SRC compte sur une collaboration avec des exploitants de stations locales privées.

La publicité est autorisée pour soutenir les activités et compléter le financement du service de télévision publique canadien.
En s’alliant à des stations privées et en déployant des antennes de diffusion dans différents centres urbains du pays, la SRC constitue rapidement un vaste réseau qui couvre une grande partie du territoire canadien, laissant toutefois de côté les territoires éloignés.

Ceux-ci ne seront vraiment desservis par la télévision qu’à partir des années 1970, avec le développement des réseaux de transmission satellite, lesquels favorisent également la transmission de reportages ou d’émissions de l’étranger.

Progressivement, «l’industrie de la télévision» canadienne délaisse la fabrication des équipements, qui est délocalisée vers les États-Unis et l’Asie, pour ne désigner que la production, la distribution et la diffusion des contenus télévisuels.

Fabriquer des programmes de TV

La télévision est un médium relativement lourd et coûteux qui demande d’importants équipements et des installations élaborées, mais elle est plus «légère» que le cinéma et, surtout, elle permet de rejoindre les gens à domicile avec des images en direct.

La programmation est, pour l’essentiel, définie par les grands centres (Montréal et Toronto).
La publicité et la commandite de programmes fait partie du financement de la télévision dès les débuts et est intégrée, comme à la radio, à la programmation.

La famille Plouffe (1953-59) SRC
Point de mire (1956-59) SRC
Les Couche-tard (1961-70) SRC
La Boîte à surprise (1956-72)
De 1952 à 1961, La Société Radio-Canada / Canadian Broadcasting Corporation a le monopole de la «télévision publique» au Canada, mais les appels se font de plus en plus forts en faveur de la libéralisation de la télévision.

Depuis sa fondation, la SRC/CBC a un double mandat : celui d’implanter un réseau national et de diffuser une programmation originale, ainsi que celui de réglementer la radio et la télédiffusion au Canada.

En 1958, un organisme de réglementation distinct est créé afin de réguler la fin de la politique du «canal unique» : le Bureau des gouverneurs de la radiodiffusion. Il deviendra, en 1968, le CRTC.

1958-59 : la grève des réalisateurs

Le 29 décembre 1958, les 74 réalisateurs de Radio-Canada à Montréal s'engageaient dans un conflit de reconnaissance syndicale qui, très rapidement, prit des dimensions politiques en mettant en évidence le problème des «deux solitudes» qui coexistaient au Canada.

Le 2 mars 1959, la brigade à cheval de la police de Montréal charge et matraque les participants d’une manifestation d’appui à la grève. Des grévistes sont emprisonnés.

Parmi ceux-ci se trouvent des vedettes comme Jean Duceppe, Georges Dor et René Lévesque.

Le chef de la police de Montréal, Albert Langlois, justifie la sévérité de la répression en invoquant un complot pour envahir l’édifice de la Société de la Couronne.

Il se couvre de ridicule et est même rabroué publiquement par le maire de Montréal.

Par ailleurs, la grève des réalisateurs se transforme rapidement en crise politique.

Au fil des années 1960, les techniques de retransmission s’améliorent, devenant moins coûteuses et plus fiables. De 1960 à 1980, les technologies de diffusion se développent, permettant d’augmenter la qualité des émissions (couleur, qualité vidéo, technologies d’aiguillage et de montage, etc.) et l’accès à de nouvelles «fréquences» (satellite, câblodistribution, etc.)
En 1961, le gouvernement autorise l’entrée en onde de nouvelles stations privées. C’est la naissance de la chaîne anglophone CTV et de la première chaîne de télévision privée francophone, Télé-Métropole.
La programmation de ces chaînes se remplit assez rapidement de programmes originaux plus conviviaux que ceux proposés à la SRC, mais aussi de très nombreuses émissions américaines.

La télévision privée met également beaucoup l’accent sur le cinéma pour attiser sa popularité, intégrant rapidement des films à sa programmation principale.

La guerre des ondes

La télévision des années 1960 et des années 1970 est un vaste laboratoire.

Au Québec, la Société Radio-Canada et Télé-Métropole (qui devient le réseau TVA en 1971), mènent une lutte à l’exclusivité pour accaparer l’auditoire francophone.

Dans le reste du pays, la compétition des stations américaines est difficile à contrecarrer pour les stations canadiennes tandis que les grilles de programmation reposent largement sur les contenus produits aux États-Unis, notamment les films qui attirent de vastes audiences très tôt à la télévision. Le Québec n’échappe pas à cette prédominance des contenus américains, quoiqu’avec une particularité : le doublage.
D'Iberville (1967-68) SRC
Symphorien (1970-77) TVA

Une nouvelle chaîne publique

En 1968, le gouvernement québécois crée Radio-Québec, qui vise à devenir un organisme public de radiodiffusion éducative.

Au départ, Radio-Québec n’a aucun canal et produit des émissions pour la radio et la télévision.

Nous ne pouvons pas courir le risque de nous voir en quelque sorte dépossédés des pouvoirs qui nous appartiennent en matière d’éducation et de culture, faute d’être en mesure de les exercer par les moyens les plus modernes et les plus efficaces.

En 1972, Radio-Québec ouvre sa station de diffusion, sur le câble dans les grands centres urbains. Le gouvernement du Canada, par l’entremise du CRTC, autorise la station à diffuser sur les ondes UHF à partir de 1975, rendant la station accessible gratuitement partout au Québec.
Parler pour Parler (1984-1994) Radio-Québec
Passe-Partout (1977-92) Radio-Québec

Le « boss » des ondes

En 1968, pour réglementer et soutenir le développement de la télévision et des télécommunications au Canada, le gouvernement transforme le mandat du Bureau des gouverneurs de la radiodiffusion et met en place le Conseil de la radio-télévision canadienne (CRTC, qui deviendra éventuellement le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes) qui assurera un rôle d’arbitre entre les acteurs des communications canadiennes.

Parmi les nouvelles technologies des années 1970, la télédistribution par câble ou par antenne collective permet d’améliorer et d’augmenter considérablement le nombre de signaux captés par les usagers. La pression auprès du CRTC pour étendre le service se fera sentir et en 1984, le CRTC libéralise le marché de la télévision…

… avec pour effet, la création de :

Une nouvelle chaîne généraliste

La «libéralisation des ondes» et l’octroi de nouvelles licences de télédiffusion par le CRTC permet la création d’une troisième chaîne généraliste de télévision francophone : Télévision Quatre Saisons (TQS).

La télé à la carte

Les nouvelles technologies d’accès à la télévision permettent de nouvelles modalités de paiement à la carte, le pay-per-view, qui permet d’accéder à des contenus à la pièce. Très prisée par les divertissements de combat (boxe, lutte), cette forme est aussi utilisée pour le cinéma.

La télévision spécialisée

Les nouvelles licences concernent aussi les chaînes par abonnement : les premières chaînes spécialisées accessibles par câble.

Ces nouveaux services de télévision (télédistribution / chaînes spécialisées) sont souvent mis en place par des entreprises qui étaient en marge des principaux réseaux, comme Vidéotron, Cogeco, ou Astral.
Musique Plus (1986-2019)
Ces chaînes sont généralement mises sur pied conjointement en français et en anglais, et se consacrent d’abord à la météo (Weather Channel / Météo Media) au cinéma (First Choice / Premier-Choix > Super Écran) à la musique (Much Music / Musique Plus) aux émissions pour enfants (Family Choice / Canal Famille) ou aux sports (TSN / RDS).

La télé interactive

Le déploiement des technologies du câble et du satellite offre de nouveles potentialités de divertissement à domicile. En introduisant le «terminal» dans l’appareillage télévisuel, on personnalise de plus en plus l’expérience et ouvre la porte à l’interactivité.

La spécialisation du service public

Le contexte politique des années 1980 est marqué par des gouvernements conservateurs. Le contexte économique par la libéralisation des ondes, soutenue par les technologies de télédistribution.

Le marché télévisuel explose et la gestion publique est de plus en plus remise en cause.

L'idée du «service public» évolue. En 1991, le gouvernement du Canada désigne trois secteurs chargés de répondre à l'intérêt public à travers la télédiffusion :

  • la télévision publique : CBC/Radio-Canada, mais aussi les chaînes spécialisées qu'elle opère (ARTv, Explora) ou auxquelles elle contribue (TV5) ; les télédiffuseurs publics provinciaux (Télé-Québec, TVO)
  • la télévision privée : les chaînes généralistes francophones (TVA, TQS) et anglophones (CTV, Global) accessibles sur l'ensemble du réseau, les chaînes provinciales ou régionales, et les chaînes spécialisées
  • la télévision communautaire : le CRTC octroie des licences à des chaînes de télévision locales ou communautaires, religieuses, «multiculturelles», qui sont financées par les télédistributeurs (fournisseurs d'accès par câble ou satellite)

La transformation du diffuseur public

La libéralisation du secteur télévisuel canadien est accompagnée d’un désinvestissement progressif dans les activités de Radio-Canada.

La stratégie du gouvernement est d’encourager la production indépendante en investissant (et en amenant les télédiffuseurs à investir) dans les contenus issus de maisons de productions privées.

À l'exception de la radio, des émissions d'information et de quelques émissions d'affaires publiques, la société d'État abandonne ses fonctions de production pour se consacrer exclusivement à la diffusion. 

Avec des budgets moindres, la SRC entre plus que jamais en compétition avec les autres télédiffuseurs pour les revenus issus de la publicité et sa programmation propose de plus en plus des émissions populaires, de divertissement, de sport.

La télévision en route vers le XXIe siècle

La compétition entre les réseaux de télévision s’intensifie tout au long des années 1990 alors que les diffuseurs investissent massivement dans la production d'émissions grand public susceptibles d’attirer de vastes auditoires et de maximiser leurs parts de marché.

Les grandes tendances économiques des années 1980-90 s’imposent de plus en plus dans le secteur des télécommunications et de la télédiffusion : 

La fin des monopoles publics en Europe et l’ouverture des marchés télévisuels à la concurrence sur la scène internationale entraînent une libéralisation du secteur, favorisant la multiplication des chaînes ainsi qu’une croissance soutenue des investissements publicitaires à la télévision.

Cette libéralisation repose sur un allègement, voire sur l’abolition, de plusieurs cadres réglementaires encadrant la télévision et les télécommunications.

La multiplication des diffuseurs et des compagnies de production indépendantes entraîne une expansion de la propriété privée dans l’ensemble du secteur médiatique.

Ces transformations stimulent les stratégies d’acquisition des grandes entreprises, qui concentrent leurs activités en achetant des concurrents et diversifient leurs actifs en intégrant des entreprises issues d’autres segments des industries médiatiques.

La structure de propriété des grands groupes médiatiques évolue : ils appartiennent de moins en moins à un seul propriétaire, à une famille ou à un homme d’affaires, et passent de plus en plus sous le contrôle de groupes d’actionnaires animés par des objectifs de rendement financier.

Ces tendances sont principalement portées par de grandes entreprises solidement implantées dans le secteur, comme Bell ou Rogers. Les entreprises de télédistribution, en particulier, renforcent leur pouvoir en recourant à l’intégration verticale, en acquérant des compagnies de production et des chaînes de télévision, et à la diversification de leurs activités, notamment en investissant dans d’autres secteurs des communications tels que la presse écrite ou l’affichage publicitaire.

Les téléromans à succès et les séries "lourdes"

La compétition accrue pousse les télédiffuseurs dans une course aux auditoires qui passe notamment par des émissions dramatiques, comme des téléromans misant sur les vedettes du petit-écran québécois.

Les revenus substantiels de la publicité, conjugués aux progrès technologiques, favorisent également la production de grandes séries télévisuelles dites « lourdes », souvent tournées en extérieur ou dans des décors élaborés, hors des studios conventionnels.
L'Or du temps (1985-93) TVA
Chop Suey (1987-94) TVA
Lance et compte (1986-1989) SRC
Les filles de Caleb (1991) SRC

La fidélisation des audiences

Pour fidéliser leur auditoire, les diffuseurs doivent attirer les téléspectateurs à différents moments de la journée, mais surtout durant les heures de grande écoute (18 h à 23 h), le prime time, période stratégique pour la concurrence et la rentabilité publicitaire.

À TVA, la programmation du début de soirée s’appuie sur les jeux télévisés pour capter un large public immédiatement après le bulletin de nouvelles. Du côté de Radio-Canada, la stratégie repose plutôt sur les téléromans quotidiens d’une demi-heure, qui ouvrent la plage horaire consacrée aux émissions dramatiques et aux variétés.
La Poule aux œufs d'or (1992- ) TVA
Piment fort (1993-2001) TVA
Virginie (1996-2010) SRC
La fin du monde est à sept heures (1997-2000) TQS

L'information 24/7

En 1995, suivant la tendance amorcée aux États-Unis avec CNN (1980) puis au Canada anglais avec CBC Newsworld (1989), Radio-Canada lance la première chaîne francophone d’information continue (RDI), à laquelle s’ajoute, en 1997, sa contrepartie privée (LCN).

À partir de cette période, le nombre de chaînes spécialisées connaît une croissance soutenue. Le CRTC autorise progressivement de nouveaux acteurs majeurs des médias à lancer des chaînes thématiques, lesquelles sont offertes en bouquets par les entreprises de télédistribution.

Les émissions pour ados

La multiplication de l'offre télévisuelle et la popularité des chaînes de vidéoclips conduit notamment les diffuseurs à proposer des émissions spécifiquement pour le public des adolescents.
Chambres en ville (1989-1996) TVA
Watatatow (1991-2005) SRC
Radio Enfer (1995-2001)
Canal Famille/Vrak
Dans une galaxie près de chez vous (1999-2001)
Canal Famille/Vrak

La télé des années 2000

Au début des années 2000, face à l'arrivée de nouveaux services et la concurrence grandissante des programmes venus des États-Unis ou de l'international (télévision par satellite, par internet, portails, etc.), les chaînes de télévision cherchent à maintenir de larges audiences tout en réduisant leurs coûts de production.

La taille et le nombre des grands téléromans et des séries à forte intensité budgétaire diminuent, tandis que les diffuseurs misent de plus en plus sur les émissions de variétés, la téléréalité et les événements sportifs pour attirer les téléspectateurs.

Parallèlement, l’attrait de la télévision traditionnelle diminue pour les annonceurs, notamment en raison de la généralisation des enregistreurs numériques personnels et de l’essor des pratiques de consommation non linéaire, qui réduisent l’exposition aux messages publicitaires.

Loft Story (2003, 2006-09) TQS
Star Académie (2003-2012) TVA
Occupation Double (2003-2013) TVA

Au 21e siècle, la télévision est de plus en plus caractérisée par la diffusion transnationale de formats. La déréglementation massive des systèmes audiovisuels, la multiplication des chaînes ainsi que l'augmentation des heures de diffusion ont encouragé la pratique d’adaptation ou de création de remakes, celle-ci consistant à acheter les droits d’exploitation d'un concept ou format étranger afin de produire une version locale. Pour les producteurs et diffuseurs, l'adaptation permet une diminution des coûts, des risques financiers et une relative assurance de succès. L'adaptation permet aussi d’offrir un contenu local(isé), souvent préféré par les téléspectateurs. Dans ce contexte, l’industrie québécoise s’ouvre elle aussi de manière grandissante aux marchés internationaux. La qualité et l’originalité reconnues des fictions télévisuelles made in Quebec ont contribué à leur achat de plus en plus fréquent par des producteurs étrangers à des fins d' adaptation.

Exportation

Si les chaînes d’ici entrent en compétition avec des acteurs internationaux, les productions d'ici, elles, bénéficient de nouveaux débouchés. 

Depuis les années 2000, plusieurs fictions et concepts télévisuels québécois ont ainsi eu droit à une ou plusieurs nouvelles moutures à l'international.

Acquisition

A l'inverse, le Québec adapte de plus en plus de formats télévisuels développés en Europe et aux États-Unis. 

Dans le sillage du méga succès planétaire Big Brother, imaginé par John De Mol au milieu des années 1990, ces concepts télévisuels sont développés et négociés par des sociétés comme Banijay ou Endemol Shine (une filiale de Banijay), dans des «marchés», sortes de grands salons professionnels de la production pour écrans, comme le MIPTV ou le MIPCOM à Cannes.
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Université du Québec à Montréal